Cultivons le plaisir de travailler …!

« C’est une sorte de mariage impossible. D’idylle contre nature.

De noces improbables entre deux valeurs que, semble-t-il, tout oppose: le plaisir et le travail. Tentez donc votre chance. Interrogez le collègue installé en face de vous et demandez-lui, à brûle-pourpoint, s’il prend son pied au boulot. Soit, dans le meilleur des cas, il s’enquiert de votre santé mentale – «Ça va pas la tête?» – soit, effaré, il remplit illico une demande de mobilité interne. S’il vous répond: «Oui, tous les jours, de 9 heures à 18 heures», méfiance: il vous cache quelque chose…

Car il en est ainsi depuis la Genèse, le travail, c’est de la souffrance, pas du plaisir. «Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.» Parce qu’Adam a touché au fruit défendu, il est contraint de travailler…

Depuis, la vision du labeur reste largement influencée par la culture judéo-chrétienne, qui fait du travail un synonyme d’effort et de contrainte. L’étude étymologique aggrave le cas de l’accusé: «Travail, du latin trepalium, instrument de torture», selon le Petit Larousse. Sans parler des expressions comme «table de travail» (pour la mère qui enfante – dans la douleur) ou «ça me travaille» (quand on a des soucis).

Et puis, il y a une quasi-indécence à évoquer le plaisir à son propos.

Pour beaucoup de gens encore, la première des satisfactions du travail, c’est d’en avoir un!

Un job reste avant tout un moyen de se socialiser et de s’intégrer dans la société.

Souvent, aussi, un outil d’accomplissement personnel.

Mais de là à s’éclater au boulot…

Un effet pervers des 35 heures

Le plaisir est plutôt la cerise sur le gâteau. Surtout au moment où les dégâts occasionnés par le stress et le harcèlement dans les entreprises commencent tout juste à être pris en compte. Les ouvrages de Marie-France Hirigoyen (Le Harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, Syros) et de Christophe Dejours (Souffrances en France, Seuil) ont été des best-sellers. Le Plaisir de travailler (Editions d’organisation), de Maurice Thévenet, professeur au Conservatoire national des arts et métiers et à l’Essec, ne prend pas, pour l’instant, le même chemin…

Quant aux débats autour de la réduction du temps de travail, ils n’ont pas forcément aidé à améliorer l’image de marque du boulot. «Les 35 heures ont mis en lumière des facettes contradictoires du travail, analyse Pascale Levet, responsable du Lab’Ho, l’observatoire du marché du travail d’Adecco, spécialiste de l’intérim. D’un côté, un discours qui valorise énormément le temps libre. De l’autre, celui des chefs d’entreprise, sur le mode « tout fout le camp, les gens ne bossent plus »».

Enfin, des conditions de travail rendues plus difficiles par les 35 heures: tout ce qui procurait du plaisir, comme les relations sociales, est réduit à la portion congrue, abandonné à cause de la pression. Alain Etchegoyen, philosophe mais aussi consultant en entreprise – il a siégé au conseil d’administration d’Usinor – l’avoue: «Je ne l’avais pas vu au début, mais c’est l’un des effets pervers de la RTT: laisser penser que le plaisir est toujours ailleurs que dans le travail, faire croire que la réduction du temps de travail correspond à l’augmentation du temps de plaisir.»

Résultat: aujourd’hui, les jeunes diplômés ne jurent plus que par le fameux équilibre entre vie privée et vie professionnelle – au grand dam des patrons. Les workaholics font la Une des journaux, et votre collègue qui finit tard est louche, forcément louche – il ne doit pas savoir s’organiser. Alors, prendre du plaisir au boulot est au minimum suspect et, dans tous les cas, injuste pour ceux qui n’y ont pas droit!

Est-ce vraiment impossible?

Selon un sondage réalisé par l’Ifop en 2000 auprès des 16-25 ans, 48% d’entre eux voient dans le travail un moyen de gagner leur vie. Mais ils sont 30% à y voir une source de plaisir. Une enquête du Credoc, le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, montrait, en 1996, que les Français associent au bonheur la santé, la famille et, en troisième position, le travail. Devant l’amour. Il y aurait donc un peu d’espoir…

Les recettes du bonheur

C’est la thèse de Maurice Thévenet: «Loin de moi l’idée que le travail n’est que du plaisir. Mais on peut aussi y trouver – pas toujours, pas tout le temps – du plaisir.» Certains y arrivent, effectivement.

Comme Michel Wilson, secrétaire général de l’université Joseph-Fourier, à Grenoble. «Je pense qu’on ne peut bien faire son métier qu’en y prenant du plaisir», résume-t-il simplement. Son secret? «Faire savoir aux gens qu’ils servent à quelque chose, prendre le temps de les écouter, expliquer ce qu’on attend d’eux, injecter de la convivialité, offrir des fleurs, des chocolats ou un restaurant pour remercier…»

Même les jobs les plus durs savent se montrer reconnaissants. Patricia Thomasse, assistante sociale dans l’Orne depuis plus de vingt ans, aime ce qu’elle fait, même si le dire relève de l’aveu: «J’ai l’impression que nous n’avons pas le droit d’éprouver du contentement, parce que nous sommes confrontés à la misère et à la douleur.

Pourtant, c’est un métier où l’on résout les problèmes, où les contacts avec les gens sont nombreux, où l’on est en prise avec le changement. Il faut arrêter de vivre ça en cachette, il n’y a pas de honte à s’amuser!»

Les ingrédients du plaisir sont nombreux, et les recettes pour y arriver, variées. Prenez, par exemple, un secteur d’activité excitant, comme la mode, les médias ou l’édition. Beaucoup de gens prennent du plaisir parce qu’ils ont toujours rêvé d’y travailler ou parce qu’y décrocher un job est valorisant.

Quand bien même les conditions de travail ne sont pas idéales. Le bien-être peut aussi provenir du métier exercé, de l’expertise développée, du sentiment de bien maîtriser son savoir-faire. De l’ambiance, également. «C’est un élément très important pour les jeunes, note Maurice Thévenet. Pour eux, la qualité des relations est primordiale.»

Bref, un cocktail subtil… et variable selon les gens. Pour Karine, jeune responsable de l’activité commerce en ligne d’un gros brasseur, encore sous le charme de son nouveau poste, cela prend la forme suivante: «Le sentiment d’être utile, donc de faire un travail valorisant, une équipe soudée et complémentaire, une ambiance sympathique, un défi à relever avec l’impression qu’on m’en donne les moyens – formation continue, salaire, supérieurs ouverts et réceptifs, etc.»

Avec la variété, l’autonomie et la responsabilité sont les conditions qui reviennent le plus souvent dans les raisons de ceux qui prennent du plaisir en travaillant. C’est ce qui explique en partie l’évolution des modes de management vers la gestion de projet, le fonctionnement en centres de profit autonomes, etc. «L’idée, c’est de faire en sorte que chacun ait l’impression d’être libre dans son travail», affirme Alain Etchegoyen.

D’où, selon Nicole Aubert, professeur à l’ESCP-EAP, un accès très inégal au plaisir dans le travail. «Pour une raison toute bête: plus vous êtes haut dans la hiérarchie, plus vous avez d’autonomie et de pouvoir sur votre tâche. Et inversement.»

Les cadres se laisseraient donc plus facilement gagner par le bien-être au bureau que les ouvriers à l’usine. Seul petit détail: comme le dit Maurice Thévenet, «le plaisir au travail est aussi un élément de statut». «Pour un cadre, dire que l’on s’ennuie signifie reconnaître une faillite personnelle», renchérit Nicole Aubert. Un peu comme si, à un certain niveau de responsabilité, vivre son métier le sourire aux lèvres était obligatoire…

Finalement, la vision de ce qu’est un bon ou un mauvais job est très générale. Parce que la manière dont nous vivons le travail est avant tout personnelle. «C’est surtout ce que nous projetons de nous-mêmes dans ce que nous faisons qui nous procure de la satisfaction», souligne Maurice Thévenet.

Et de prendre l’exemple d’une coiffeuse qui aime son job, non pas parce qu’elle coiffe des clients, mais parce qu’elle a toujours été attirée par l’art. Or, en coiffant, elle se vit comme une artiste. En clair, l’origine d’un comportement au travail est bien souvent liée à une histoire personnelle.

Une valeur d’entreprise

L’idée de prendre du plaisir en travaillant est plus en vogue de l’autre côté de l’Atlantique. Car la culture du travail y est bien différente. «Mes propres enfants, nés en France et élevés aux Etats-Unis, se sont vu inculquer à l’école que c’est à eux qu’incombe la responsabilité d’être employables et de gagner de l’argent en faisant le ou les métiers qu’ils auront choisis, et le tout en ayant du fun, raconte Pascal Baudry, psychanalyste et consultant français installé en Californie. Conformément à l’éthique protestante, le travail est présenté comme la priorité dans la vie. On peut dire que les Américains vivent pour travailler, alors que les Français travaillent pour vivre.»

Patrick Le Granché, chef d’entreprise dont «le credo est le plaisir au travail», carbure, lui, à l’indépendance: «La liberté et l’autonomie, c’est déjà une grande source de contentement.» Après une périodebusiness angel, il est redevenu entrepreneur: «Cela me manquait de réaliser de nouvelles idées.»

Et le patron Le Granché tente d’appliquer la même méthode avec ses troupes: «J’essaie d’être un patron pas trop pénible, de laisser une grande liberté. J’ai besoin que les gens se sentent bien.»

Le plus curieux, c’est que les entreprises ne semblent pas se passionner outre mesure pour ces problématiques, qui sont pourtant essentielles. Pour une raison simple et vieille comme le monde: un salarié heureux est un salarié efficace. C’était le principe des entreprises paternalistes.

Aujourd’hui, d’autres le remettent au goût du jour, avec des justifications différentes. Chez Vitae, une société néerlandaise spécialisée dans le recrutement dans le secteur financier, et qui devrait bientôt s’installer en France, on parle même de «travail-plaisir», le slogan maison. «Et nous ne sommes pas une secte, rigole Marc Martojo, consultant à Bruxelles. Simplement, nous pensons que ce que l’on fait avec plaisir, on le fait bien.»

Jusque-là, rien de très original. Mais, pragmatique, Marc Martojo souligne aussi qu’un salarié épanoui est un salarié fidèle… Alors, chez Vitae, on met le paquet sur l’ «épanouissement professionnel» et un «bon environnement de travail». Une réflexion qui n’a pas échappé aux dirigeants de la filiale suisse de la société de services informatiques française Steria.

Dans l’exercice délicat de la définition des quatre valeurs maison, ils mettent en avant «le plaisir au travail», au même titre que «la qualité de la prestation au service des clients», «la rentabilité de nos activités» et «le développement de nos collaborateurs». Gonflé? Pas vraiment. Comme toutes les sociétés du secteur, et singulièrement en Suisse, Steria est confronté à des problèmes de recrutement et à un turnover important. «Ces difficultés nous ont amenés à réfléchir sur nos valeurs, explique Etienne Savatier, directeur du marketing. Notre objectif, c’est de fidéliser les compétences.»

Concrètement, cela se traduit par la batterie habituelle des avantages proposés aux salariés des grands groupes: épargne salariale, outils de travail performants, soirées avec les conjoints, séminaires au vert…

Mais beaucoup d’entreprises semblent passer à côté de cette réflexion. «Leurs dirigeants n’ont pas pris conscience de l’intérêt de se demander quel plaisir les gens prennent à faire leur travail, confirme Maurice Thévenet. Sauf dans des cas particuliers, comme l’expatriation ou les hauts potentiels, l’idée de s’intéresser à ce que les gens vivent en dehors de l’entreprise pour comprendre ce qu’ils vivent au travail n’est pas très répandue.»

Faut-il vraiment s’en plaindre?

Car, après tout, décréter le plaisir au travail, c’est aussi un discours de patron… « 

Publié par Pierre Yves LAUTROU en Mai 2002 sur l’Express


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